Florence Hartmann

(© E. Samarcq, 2007)

Journaliste et essayiste bien connue des défenseurs des Droits Humains dans les Balkans, Florence Hartmann a publié plusieurs ouvrages et articles. Elle fut de 2000 à 2006 la conseillère pour les Balkans et la porte-parole de la procureure du Carla del Ponte au TPIY.

Florence Hartmann, portrait d'un engagement farouche…

par Delphine Hanot, Mères pour la Paix

Un engagement pour la vérité et la justice

Ex-journaliste du Monde, la française Florence Hartmann a couvert les guerres dans les Balkans dans les années 1990, où elle fut la correspondante du quotidien à Belgrade avant d’être expulsée en 1994. En 2000, elle devient la conseillère pour les Balkans et la porte-parole de la procureure du Tribunal Pénal International (TPI) pour l’ex-Yougoslavie, Carla del Ponte, jusqu’en 2006. Elle va donc suivre et accompagner ce long combat mené par la procureure pour obtenir l’arrestation des principaux criminels de guerre impliqués dans les conflits en Croatie et en Bosnie-Herzégovine entre 1991 et 1995 et au Kosovo jusqu’en 1999. La création du TPI en 1993, tandis que les massacres de masses se poursuivaient, avait pour enjeu de voir la justice internationale dire la vérité et rendre justice aux victimes. C’est dans ce combat que Florence Hartmann s’engage alors, de manière lucide, résolue et totale... jusqu’à se retrouver aujourd’hui dans une situation plus qu’inquiétante.

Après avoir rédigé et fait paraître un portrait de Slobodan Milosevic en 1999 (Milosevic, la diagonale du fou), Florence publie, en 2007, un 2ème ouvrage, Paix et châtiment, les guerres secrètes de la politique et de la justice internationales, dans lequel elle démontre combien la procureure Carla del Ponte et son équipe au sein du TPI ont dû fournir d’efforts pour tenter de faire triompher la justice, un travail laborieux et lent en raison des innombrables obstacles qui leur furent opposés sans cesse par " les grandes puissances " pour camoufler des compromis politiques. Elle y évoque le traitement réservé par les juges du TPI aux documents susceptibles de révéler l’implication de Milosevic dans le génocide en Bosnie-Herzégovine et analyse dans le détail le processus qui a conduit à la non-divulgation des verbatim des réunions du Conseil Suprême de Défense de la RFY qui auraient pu permettre de déterminer le rôle réel de la Serbie dans le génocide à Srebrenica.

L’incroyable nouvelle

C’est en août dernier que l’incroyable nouvelle tombe : le TPI "prononce la mise en accusation de FLORENCE HARTMANN, sous le chef d'OUTRAGE AU TRIBUNAL... pour avoir délibérément et sciemment divulgué des informations en violant en connaissance de cause une ordonnance d'une Chambre...". Ce sont trois pages précisément de son livre Paix et châtiment qui sont incriminées car elles révèlent des informations sur des décisions en partie confidentielles de la chambre d’appel ; elles mentionnent le contenu et l’effet visé par ces décisions, ainsi qu’une référence spécifique sur la nature confidentielle de ces décisions.

De surcroît, l’ordonnance d’accusation met en cause Florence pour son article " Vital genocide documents concealed " paru le 21 janvier sur le site du Bosnian Intitute, article qui montre comment les archives éclairant le rôle de la Serbie de Milosevic dans le génocide en Bosnie-Herzégovine ont été soustraites à la connaissance du public.

Paradoxe surprenant et choquant de cette situation : Florence est accusée d’entrave à la justice pour avoir dénoncé une entrave à la justice...

Quelles peines encourt-elle ?

Selon les statuts du TPI, l’outrage à la Cour peut être sanctionné de 7 ans d’emprisonnement et/ou d’une amende de 100 000 euros. Si elle est condamnée, elle sera emprisonnée à la prison de La Haye avec tous les condamnés pour crimes de guerre.

Notre rencontre à Lille

J’ai rencontré Florence Hartmann, le 20 novembre dernier, à Lille. Invitée par l’association Mères pour la paix, elle venait assister à la projection du film La liste de Carla réalisé par M. Schüpbach qui, pendant 6 mois, de juillet à décembre 2005, - dix ans après la fin de la guerre en Bosnie et 10 ans après le massacre de Srebrenica -, a suivi la procureure Carla del Ponte dans sa " traque " aux criminels de guerre : une brochette de photos nous les présente, où figurent en tête Karadzic et Mladic, les chefs politique et militaire des serbes de Bosnie, inculpés pour crimes contre l’humanité et génocide depuis 1995. Schüpbach filme les coulisses de cette guerre d’usure menée par la procureure auprès des différents gouvernements impliqués, nous éclaire sur les guerres d’influence entre gouvernements et services secrets et met en relief l’hypocrisie des Etats. Sa chronique donne à voir une justice internationale qui, bien qu’impressionnante et symbolique, n’en est pas moins précaire. Le travail de Carla del Ponte et son équipe - dont Florence - est un incessant va-et-vient de rencontres avec les différents gouvernements, de négociations et de communication avec les médias pour accentuer les pressions. Dans une juste mise en abîme, le film revient par intervalles sur les lieux du massacre, aux côtés des femmes de Srebrenica à la recherche de leurs disparus. Il confronte un monde de parole, de cynisme et de négociations, à un univers immobile, de silence et de résignation.

Un long débat a suivi la projection, auquel Florence a participé de manière très investie malgré les tensions et la fatigue qui se lisaient sur son visage et s’entendaient dans sa voix.

Une détermination sereine...

F. Hartmann est longuement revenue sur la question fondamentale qui sous-tend toute son action et qui est sous-jacente dans le film : Comment limiter l’influence, voire l’entrave, de la politique internationale sur l’exercice de la justice internationale ?

Le discours de Florence est extrêmement lucide ; il apporte un éclairage particulièrement précis sur le fonctionnement de la justice internationale, mais il manifeste également une prise de position courageuse et une détermination farouche : elle veut et continuera à porter témoignage, dans l’intérêt des individus et de l’histoire, de son action au service de la justice pénale internationale. Elle affirme que c’est le motif réel de l’accusation à son encontre : la bâillonner et en faire un exemple. C’est d’ailleurs avec une certaine magnanimité qu’elle explique que c’est pour cette raison qu’elle a été poursuivie pour entrave à la justice et non pour diffamation, ce qui eût pourtant été plus logique, car les poursuites, en ce second cas, sont interrompues si l’accusé fait la preuve que ses propos sont fondés. Elle sait et ne craint pas de dire fermement ce qu’on lui reproche : "Ni d’avoir violé le secret de l’instruction, ni d’avoir divulgué des preuves ou des noms de témoins, mais d’avoir révélé les motivations des juges quand ils ont décidé de restreindre l’accès à des archives qui étaient essentielles pour évaluer le rôle précis de l’état serbe, et de son dirigeant Slobodan Milosevic, dans les crimes commis en Bosnie y compris le massacre de plus de 8000 civils à Srebrenica en 1995. Ces documents se sont retrouvés au coeur d’une controverse, en mars 2005, lorsque la restriction à leur accès a été dénoncée par certains comme un marché politique passé entre la Serbie et le TPI. Ils ont alors imputé cet arrangement à Carla del Ponte. J’ai voulu corriger cette incohérence et rappeler que seuls les juges peuvent décider de protéger des pièces telles que ces archives". Et d’ajouter, non sans une pointe d’ironie, qu’elle sait ses chances d’être acquittée limitée (le tribunal étant à la fois juge et partie) sinon "qu’il en coûtera cher au TPI d’assurer ma protection à la prison de La Haye où les criminels de guerre sont emprisonnés et m’attendent !". Cette sérénité affichée malgré les risques qu’implique sa situation actuelle est preuve qu’elle est du côté de la vérité, et des victimes et non assujettie à des pressions politiques.

Nous lui avons demandé comment nous pouvions l’aider aujourd’hui. Elle nous a dit qu’elle était très isolée et savait ne devoir attendre aucun soutien des gouvernements, pas même de la France ; puis a souligné sa détermination à continuer le combat vers la vérité : "Il s’agit de se mobiliser sur la nécessité de libérer la justice internationale de toute entrave politique et de s’assurer qu’elle poursuive son mandat sans agir au détriment des victimes et de la vérité. Si vous voulez m’aider, défendez les mêmes principes."

Rendre justice aux victimes

En fin de soirée, j’ai eu un court échange en tête à tête avec Florence Hartmann ; j’ai pu apprécier sa simplicité et sa spontanéité, acceptant le dialogue et répondant à mes questions avec sincérité. Je lui ai demandé ce qui avait motivé un parcours aussi engagé mais dangereux. Elle m’a répondu : "J’ai couvert les événements dans les Balkans en tant que correspondante du Monde dès 1990. Ma maîtrise de la langue yougoslave m’a permis d’avoir un contact privilégié avec les gens sur le terrain et de découvrir des vérités que je ne pouvais pas toujours retranscrire par le biais du journalisme. Je veux que l’on rende justice aux victimes. N’étant pas juriste, le poste de porte-parole du procureur du TPI était le seul auquel je pouvais prétendre pour suivre l’action du TPI de près et participer à sa mission de recherche de la vérité. Il m’a en fait permis d’être au coeur de cette question que soulève le rapport du politique au juridique et que je veux, aujourd’hui, exposer au public, voire dénoncer."

C’était une rencontre... j’en reste profondément marquée.

(Lille, le 20 décembre 2008)